Rien ne sera plus comme avant ?

Les tenants du "Rien ne sera plus comme avant…" qui estiment que cette pandémie va créer des ruptures décisives s’opposent à ceux qui voient dans la crise l'accélération "d'évolutions qui étaient en germe".

La crise du coronavirus va ébranler les fondements mêmes de nos démocraties parce que l’aspiration à la sécurité l’emporte largement sur le désir de liberté. Les situations d’urgence dans les États démocratiques concentrent le pouvoir entre les mains de l’exécutif. Et, plus pernicieux, les dirigeants des pays menacés par les dérives autocratiques s’en servent pour se débarrasser des derniers obstacles à leur maintien perpétuel au pouvoir. Mais le contrôle de l’Etat n’est accepté dans notre monde libre, uniquement parce que la situation est extraordinaire et qu’on la sait passagère.

Le déclin de la mondialisation ?

Le système économique fondé sur des chaînes d’approvisionnement longues et disséminées va faire place à des modes de production moins interconnectés. L’obsession de la production "en temps réel", exactement ajustée à l’état de la demande, va faire place à la nécessité de constituer des stocks et de les gérer. Cela faisait déjà un moment que, pour des raisons stratégiques, les Occidentaux songeaient à réduire leur dépendance envers la Chine. Mais la découverte de l’ampleur de cette addiction, pour les médicaments ou les matériels de protection sanitaire,  fut un choc psychologique mondial. Le moment est venu de passer à l’acte, et pas seulement dans le secteur sanitaire, car des pays moins dépendants de l’étranger dans un monde plus fragmenté est aussi plus résilient malgré le risque d’un retour prononcé des nations et des frontières. La première de ces conséquences est le déclin — mais non la fin — de la mondialisation.

La lutte contre le virus doit mobiliser la communauté scientifique mondiale, les réponses à la crise économique provoquée par l’arrêt des chaînes de production mondiale doivent être coordonnées pour réussir. Or, aucun gouvernement de la planète n’a suivi le plan de lutte contre l’épidémie qu’avait publié l’OMS. Chacun a cherché à protéger sa propre population avec les moyens à sa disposition. Cela pourrait avoir de fâcheuses conséquences. L’absence remarquée de leadership américain dans la gestion de la crise actuelle, par opposition à la crise financière de 2008, a été conçue par les dirigeants chinois comme une occasion de supplanter Washington dans ce rôle.

Ai-je rêvé d’un autre monde ?

Lorsque la rapacité et l’inconséquence des banques ont provoqué la crise des subprimes, le capitalisme paraissait sur la sellette. D’innombrables essais et articles annonçaient à l’époque la disparition imminente d’un système économique où les mouvements de capitaux avaient divorcé de l’économie réelle. Or, non seulement le système capitaliste n’a nullement été ni abrogé, ni remplacé, mais encore ce sont les populistes de droite qui ont eu le vent en poupe. Toute une panoplie "d’hommes forts" et de "démocrates illibéraux" se prennent pour "le peuple" et supportent mal toute limite à leur appétit de pouvoir.

"Le Covid-19 refaçonnera-t-il le monde ?" Comme disait Pierre Dac, "la prévision est un art difficile, surtout en ce qui concerne l’avenir." Et Raymond Aron nous a mis en garde contre la propension des historiens à "considérer tout à la fois que le passé a été fatal et que l’avenir reste indéterminé. " il est possible que chacun observe dans la débâcle du Covid-19 une confirmation de sa propre vision du monde, et perçoive les signes naissants d’un ordre économique et politique futur auquel il aspirait depuis longtemps. Les discours de rupture annonçant "un nouvel ordre du monde", parfois inconsciemment inspirés par des officines de propagande, servent directement les intérêts de dirigeants qui ont intérêt à provoquer, à leur avantage, certaines ruptures dans le système international au premier rang desquelles la Russie et la Chine.

La crise frappe de manière inégale des sociétés dont la plupart avaient déjà connu auparavant une forte amplification des inégalités. Les cols blancs apprécient le télé-travail mais Les cols bleus n’y ont pas accès. Les jeunes ont parfois le sentiment qu’on sacrifie leur avenir pour la sécurité des seniors. Ceux qui ont vécu le confinement dans leurs maisons de campagne ne l’ont pas exactement vécu comme ceux qui subissent une colocation. Les professions de santé paient un prix démesuré à la crise. Face à des ressources qui vont nécessairement se raréfier, la concurrence entre groupes sociaux va s’aggraver. Il ne faudrait pas que les plus exposé(e)s, les moins protégé(e)s, aient des raisons de penser que leurs intérêts sont sacrifiés. Le fardeau devra être équitablement partagé.

Après des années à compter les millions qu’il fallait économiser, voici venu le temps des milliards déversés sur l’économie pour en limiter l’effondrement. A ces milliards annoncés par les Etats s’ajoutent les milliards des Banques centrales. La récession déclenchée par la crise sanitaire a gonflé les déficits publics en raison du tassement des recettes et, surtout, des mesures d’urgence et de relance déployées pour soutenir l’économie. Les taux d’intérêt sont très bas (autour de 0% pour ceux de la France à 10 ans, alors qu’ils dépassaient 4 % en 2008). La politique très accommodante de la Banque centrale européenne limite les risques de remontée des taux. Mais reste à savoir s’ils resteront durablement bas face à l’inflation dont rien ne laisse penser qu’elle va enclencher un cycle durable de remontée des salaires. La Commission Européenne a suspendu le pacte de stabilité jusqu’à la fin de 2022. Celui-ci est un cocktail de règles complexes, contraignant notamment les Etats membres à maintenir leur déficit public sous la barre des 3 % du PIB, et à ramener leur dette sous la cible de 60 % du PIB. Si ces règles sont de nouveaux appliquées telles quelles en 2023, nombre de pays seront contraints de lancer des mesures de rigueur pour pouvoir rentrer dans les clous. « Au risque de briser la reprise, et de commettre la même erreur qu’en 2011, lorsque les politiques d’austérité avaient fait replonger la zone euro en récession ».