Faut-il choisir entre « l’économie » et la santé ? La question hante une grande partie du monde, et la France, depuis le mois de mars.

Les mêmes qui réclament en France un ajustement pour « réduire le poids de la dépense publique » au nom de la compétitivité et de la lutte contre les effondrements s’insurgent contre les conséquences économiques du (re)confinement. Autrement dit, l’écroulement serait, dans un cas inacceptable et dans un autre, « nécessaire ». La décision politique du confinement serait, d’un côté, illégitime si l’on insiste sur les conséquences de l’effondrement économique avec des conséquences sur la vie des personnes causant indubitablement une hausse des décès. Elle serait, d’un autre côté, légitime si l’on considère que la vie a pris une valeur non monétaire que les économistes ne peuvent intégrer dans leurs calculs. Le virus est extrêmement contagieux, dix fois plus létal que la grippe, il touche toutes les tranches d’âge. Dès que le « R0 » [le taux de reproduction du coronavirus] bascule au-dessus de 1, c’est le signal d’une nouvelle vague épidémique. Ainsi, les soignants redoutent, en cas de progression continue de l’épidémie, de devoir procéder à un tri des patients, faute de place, d’admettre en réanimation ceux atteints du Covid-19 au détriment d’autres atteints de maladies graves, de reporter des interventions. Pour ces malades, les pertes de chances et les conséquences sont graves et directement dommageables. Les « 12 000 lits » de soins intensifs évoqués par Olivier Véran en septembre ne correspondaient pas aux ressources réelles de 5 700 lits, mais aux capacités mobilisables à condition de déprogrammer nombre des autres activités de soins. Si le Président de la République a clairement pris position sur la nécessité de tenir compte à la fois de la santé de l’économie, il semble ne pas avoir envisagé les deux volets, physique et psychique de la santé des Français.

Les gens s’écharpent sur la question “À qui la faute” à coup d’imprécations lancées sur réseaux sociaux et sur les plateaux télé censés illustrer l’irresponsabilité des Français ces derniers mois. Ces “jeunes” — elle a bon dos la jeunesse — une bière à la main, le soir de la Fête de la musique, ou qui exprime son envie de retrouver une vie à peu près normale. Telle mère de famille avec son enfant sur la plage. Tel éditorialiste (Patrick Cohen) “Si demain, je tombe malade, je dirai que c’est d’abord ma faute plutôt que celle du gouvernement.”  On ne peut pas vraiment dire qu’on nous avait bien prévenus. Les nombreux experts qui dès le lendemain de la levée du confinement ont régulièrement prévenu du risque d’une deuxième vague et qui ont d’abord été moqués pour leur pusillanimité ne peuvent que constater, parfois avec regret, que leurs prédictions se sont avérées fondées. Oui, les "gens" se sont relâchés, cet été, ont cru que l’épidémie était finie. Le confinement du printemps a été très largement respecté. Ensuite lors du déconfinement et à chaque nouvelle mesure sanitaire, les Français les ont généralement appliquées, même si parfois, ils ont râlé. Les pouvoirs publics n’insistent pas assez sur la bienveillance et l’esprit collectif des Français, peut-être parce que cela étonne tellement qu’on ne le voit pas, trop habitué aux préjugés qui n’ont plus cours. Si l’on peut reprocher au gouvernement un défaut d’anticipation, on ne peut complètement critiquer sa volonté de reprendre une vie économique et sociale plus proche de la normale et d’avoir arbitré entre les enjeux sanitaires et les autres considérations également très importantes. Il y a encore quelque temps, les Français étaient encouragés à partir en vacances, industrie du tourisme oblige. La notion de responsabilité au sein des médias prend tout son sens. Les informations que nous partageons, et la façon dont nous les présentons ont un impact important. Un seul article ou reportage ne va pas changer la face de l’épidémie, mais lorsqu’une même information est reprise et répétée, cela génère une narration. Des études scientifiques peuvent être mal comprises au début puis, à force d’être diffusées de manière tronquée, générer une idée reçue. Or, chaque idée reçue, chaque fausse information, chaque discours fallacieux représente un risque supplémentaire pour les vies humaines en trompant ou, tout simplement, ajoutant du flou à la situation. La crainte du défaut d’esprit critique, la recherche du sensationnalisme, la méconnaissance de la démarche scientifique ne doivent pas conduire à un excès inverse par l’établissement de réflexes de censure, par le refus d’examiner ce qui va à l’encontre de la doxa. À cet égard, les faits, la contradiction argumentée qui évite les arguments convoquant principalement l’émotion (le drame des morts ou de l’épuisement des soignants) doivent s’imposer. Enfin, le rappel de l’importance de préserver nos libertés démocratiques, même en période de crise, semble indispensable, alors que la défense de la liberté d’expression est aujourd’hui, sur d’autres terrains, si ardemment menés. Nous sommes peut-être tous coupables, mais nous sommes plutôt tous désespérés.

Il paraît que “c’est un avantage infini de pouvoir désespérer”.

Au printemps 2020, les deux mois de confinement ont provoqué un plongeon de l’activité de 10 %. « Un mois de confinement strict coûte, à court terme, 5 points de produit intérieur brut (PIB). Un point de PIB représentant 24 milliards d’euros », détaille M. Artus, évaluant le dommage à long terme à 2,5 points. S’appuyant sur les données des épidémiologistes, M. Artus estime le nombre de vies sauvées à environ 20 000 par mois, chiffrant celle-ci à environ 6 millions d’euros. Soit bien plus que l’estimation de la valeur ajoutée d’un travailleur tout au long de sa carrière. Calculée en retenant un salaire moyen de 22 000 euros par an, une « vie » produit de l’ordre de 1 million d’euros de richesse, explique M. Artus. Celle d’un jeune est mécaniquement plus chère, celle d’un retraité, bien moindre, voire nulle. Le tissu économique et le marché de l’emploi sera laminés, une dette colossale pèsera dans les débats pour les dix à quinze années à venir. La question des minima sociaux et de l’accompagnement des plus vulnérables va aussi inévitablement se reposer. La focalisation sur le coût économique est réductrice. Les mesures prises visent notre capacité à nous déplacer, à voir nos proches, à utiliser les services publics, qui ont une valeur immense, ne sont pas mesurés dans le PIB mais  déterminent leur acceptation sociale. Il est impossible d’aller d’état d’urgence en état d’urgence, sans concertation. La politique de « stop and go », en confinant, déconfinant, reconfinant se révèle in fine extrêmement coûteuse. Parce que le virus est là pour durer, il faut penser à un cadre démocratique de pilotage de long terme, visibilité et prévisibilité. Cela pourrait ressembler à un système de permis à points, s’imposer des quotas en amont pour éviter de payer une facture trop lourde à l’arrivée. Établir un menu d’options pour chaque niveau de R0 avec un ensemble de points : fermer les bars et restaurants rapporte beaucoup de points car les études montrent que cela fait baisser le R0 significativement, empêcher les grands rassemblements, procure aussi beaucoup de points, etc. Ensuite, on laisse la collectivité choisir en avance parmi les différents menus d’options, pour atteindre le quota fixé par les scientifiques et mettre en place en amont des aides et des transferts pour les secteurs qui seront visés par les mesures décidées à l’avance.