Confination -- jour 1

Je lis « Le Monde ». L’écrivaine Leïla Slimani trace un récit poétique et maternel de sa réclusion sanitaire.

« Cette nuit, je n’ai pas trouvé le sommeil. Par la fenêtre de ma chambre, j’ai regardé l’aube se lever sur les collines. L’herbe verglacée, les tilleuls sur les branches desquels apparaissent les premiers bourgeons…/… je suis à la campagne, dans la maison où je passe tous mes week-ends depuis des années…/… Ma mère est restée à Paris et nous sommes partis. D’habitude, nous remballons le dimanche soir. Les enfants pleurent, ils ne veulent pas que le week-end se finisse. Nous les portons, endormis, dans la cage d’escalier de notre immeuble. Mais ce dimanche, nous ne sommes pas rentrés. La France est confinée et nous restons ici…/… Il est 6 heures du matin, le jour pointe à peine, le printemps est déjà là. Sur le mur qui me fait face, le camélia a fleuri. Je me demande si je n’ai pas rêvé. Ça ne peut pas être. Cela ressemble aux histoires qu’on invente à Hollywood, à ces films que l’on regarde en se serrant contre son amoureux, en cachant son visage dans son cou quand on a trop peur. C’est le réel qui est de la fiction. »

Depuis midi, il faut un auto-laisser-passer pour circuler. Les forces de l’ordre font régner l’ordre de circulation. La veille, le Président de la République nous avait prévenu « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire certes. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale… /… Nous sommes en guerre. J’appelle tous les acteurs politiques, économiques, sociaux, associatifs, tous les Français à s’inscrire dans cette union nationale qui a permis à notre pays de surmonter tant de crises par le passé. Nous sommes en guerre et la Nation soutiendra ses enfants qui, personnels soignants en ville, à l’hôpital, se trouvent en première ligne dans un combat qui va leur demander énergie, détermination, solidarité. Nous sommes en guerre. »

Je lis que des gens relisent « La peste » d’Albert Camus. « La Peste, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n’est pas nommé, tout le monde l’a reconnu, et dans tous les pays d’Europe. Ajoutons qu'un long passage de La Peste a été publié sous l'Occupation dans un recueil de Combat et que cette circonstance à elle seule justifierait la transposition que j'ai opérée. La Peste, dans un sens, est plus qu’une chronique de la résistance. Mais assurément, elle n’est pas moins. »

 

Confination -- jour 2

  Se tenir à distance ne signifie plus, dans notre monde connecté, se tenir éloigné. La suspension du contact physique n’abolit pas le contact. Je n’ai jamais autant reçu de mails et de textos pour prendre de mes nouvelles, et n’en ai jamais autant envoyés 

Nous sommes entrés dans une tranche de vie à construire, où la raison devra le plus possible prévaloir sur l’émotion. Pensons que les mesures drastiques de précaution peuvent devenir des mesures drastiques de conversion à de nouvelles pratiques, de nouvelles habitudes, un autre style de vie.

Le temps est à la précaution, à la conversion, à la création, qui va impliquer de se mesurer, de se dépasser, de puiser dans ses ressources cette force intérieure. Nous devons nous prémunir face à l’inédit, suspendre les contacts physiques. Ce qui dans ce monde connecté, ne signifie pas la disparition des contacts. Se tenir à distance les uns des autres, c’est réinventer le lien social, reprendre la mesure du monde et des choses, matérialiser la distance physique en virtualisant notre conception de la proximité. Loin de la réclusion, le confinement nous fait revisiter notre rapport au temps. Les groupes de conversation, pour compenser la solitude, ont parfois renforcés des relations distendues entre amis, familles ou collègues. Les propositions et les demandes d’aide se multiplient sur les réseaux sociaux, certains créés spécifiquement pour centraliser les besoins liés au confinement, créés par des médias locaux. Partage d’informations, et notamment de tous les renseignements pratiques.

Confination -- jour 3

 En France, 108 personnes sont mortes jeudi du coronavirus, portant à 372 le nombre de décès. Le pays dénombre 10 995 cas, dont 4 471 sont hospitalisés. L’âge médian des contaminés est de 60 ans et 6 % des personnes mortes du Covid-19 ont moins de 60 ans. Emmanuel Macron réunit vendredi matin un nouveau conseil de défense consacré à la crise sanitaire. Le confinement risque fort d’être prolongé au-delà des quinze jours prévus. Cette nuit, le Sénat a adopté en première lecture le projet de loi permettant l’instauration d’un état d’urgence sanitaire. Dans la soirée, l’Assemblée a voté à l’unanimité le projet de loi de finances rectificative, un budget modifié pour financer les mesures d’urgence. Pour faciliter les réapprovisionnements, une autorisation exceptionnelle de circulation sera accordée ce dimanche à tous les poids lourds, notamment pour maintenir l’activité économique et le commerce alimentaire.

Confination -- jour 4

Serions-nous en guerre ? Dans les zones de conflits, le silence annonce une mauvaise nouvelle. Ce silence, je l’ai retrouvé place de la Concorde, en cette fin d’après-midi du premier jour du confinement. La place était déserte : pas un passant, pas une voiture, une sensation étrange, comme un moment suspendu. Nous organisons un peu la semaine et l’emploi du temps pour essayer de trouver un rythme : pas trop de télé, les devoirs, sortir un peu pour se défouler.
Les rues sont vides, le silence a fait place au calme, partout. C’est comme si tout tournait au ralenti.

Quels sont les critères pour déterminer ce qui relève de la première nécessité ?  « Tous les lieux recevant du public non indispensable à la vie du pays ne relèvent pas de la première nécessité. Il s’agit notamment des restaurants, cafés, cinémas, discothèques (…). Il s’agit également de tous les commerces à l’exception des commerces essentiels ». Telles sont les paroles du Premier Ministre. Le décret publié dans la foulée fait mention de manière assez floue des « commerces alimentaires, pharmacies, banques, stations-service ou de distribution de la presse », donnant lieu à diverses interprétations. Un second arrêté précise les structures et confirme l’autorisation d’ouverture pour les « commerces de détail de boissons en magasin spécialisé », comme les cavistes donc.

Dans la matinée du jeudi 19 mars, sur France Inter, le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire a plaidé pour que les librairies, durement frappées par la concurrence des géants de la vente en ligne, relèvent du commerce de première nécessité.

Confination -- jour 5

 La vague enfle et elle va durer. Au total, 7 240 personnes sont actuellement hospitalisées, dont 1 746 cas graves. L’épidémie de coronavirus qui a déjà tué 674 personnes dans le pays force les pouvoirs publics et les médecins a gérer l’urgence a préparer la suite, notamment la prolongation du confinement.

Les autorités ont préparé le terrain.  De nombreuses voix dans le monde médical réclament la prolongation du confinement devant pour l’instant s’achever le 31 mars. « La situation va continuer à s’aggraver avant que les effets du confinement fassent leur effet, nous estimons la fourchette des personnes qui seront infectées en France à « entre 30 000 et 90 000. » a rappelé samedi le ministre de la santé, Olivier Véran. Le conseil scientifique consacré au Covid-19 doit se prononcer sur « la durée » et « l’étendue » du confinement. Son avis est attendu lundi, mais tout laisse à penser qu’il se prononcera pour une prolongation, voire un renforcement des mesures.

Sur le front médical, c’est la pénurie de masques. Les stocks d'État ont régulièrement baissé depuis dix ans pour n’être actuellement que de que de 86 millions pour une consommation prévue de 24 millions de masques par semaine. La pénurie de ces équipements de protection pèse fortement sur les soignants. Le gouvernement a annoncé samedi en avoir commandé plus de 250 millions. La priorité sera donnée aux personnels de santé en ville comme à l’hôpital et aux personnes intervenant auprès des personnes âgées, avec notamment 500 000 masques par jour pour les personnels des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Le gouvernement n’envisage pas l’usage généralisé du masque dans la population, que l’OMS ne recommande pas. Quant aux professions au contact du public qui en réclament (forces de l’ordre, distribution…), là encore, le gouvernement va consulter son conseil scientifique.

Confination -- jour 6

Le Parlement a adopté définitivement, par un ultime vote de l’Assemblée dimanche soir, la loi permettant l’instauration d’un « état d’urgence sanitaire » de deux mois face à l’épidémie du coronavirus. La loi sera publiée dès lundi matin au Journal officiel. C’est un cadre légal aux dispositions d’exception qui ont commencé à être mises en œuvre depuis le 16 mars.

L’état d’urgence sanitaire est déclaré par décret en conseil des ministres

La prorogation de l’état d’urgence sanitaire au-delà d’un mois ne peut être autorisée que par la loi, après avis du comité de scientifiques.

Là où l’état d’urgence sanitaire est déclaré, le premier ministre peut, par décret,

-- restreindre ou interdire la circulation des personnes et des véhicules ;

-- interdire aux personnes de sortir de leur domicile, sous réserve des déplacements strictement indispensables aux besoins familiaux ou de santé ;

-- ordonner des mesures ayant pour objet la mise en quarantaine des personnes susceptibles d’être infectées ;

-- ordonner des mesures de placement et de maintien en isolement des personnes infectées ;

-- ordonner la fermeture provisoire d’une ou plusieurs catégories d’établissements recevant du public ainsi que des lieux de réunion, à l’exception des établissements fournissant des biens ou des services de première nécessité ;

-- limiter ou interdire les rassemblements sur la voie publique ainsi que les réunions de toute nature ;

-- ordonner la réquisition de tous biens et services nécessaires à la lutte contre la catastrophe sanitaire ;

-- prendre des mesures temporaires de contrôle des prix de certains produits rendues nécessaires pour prévenir ou corriger les tensions constatées sur le marché de ces produits ;

-- prendre toute mesure permettant la mise à disposition des patients de médicaments appropriés pour l’éradication de la catastrophe sanitaire ;

-- prendre par décret toute autre mesure réglementaire limitant la liberté d’entreprendre ;

Les mesures prises en application de l’état d’urgence sanitaire peuvent faire l’objet de recours devant le juge administratif ;

Il est réuni sans délai un comité de scientifiques. Ses avis sont rendus publics. Ce comité est dissous lorsque prend fin l’état d’urgence sanitaire ;

Toute violation des interdictions ou obligations est punie d’une amende

-- de 135 euros.

-- En cas de récidive dans un délai de quinze jours, de 1 500 à 3 000 euros.

-- Si les violations se répètent à plus de trois reprises dans un délai de trente jours, les faits sont punis de six mois d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende ainsi que d’une peine complémentaire de travail d’intérêt général ;

Les agents de police municipale, agents de surveillance et gardes champêtres peuvent également procéder à la constatation de ces infractions.

Confination -- jour 7

Cette pandémie se double d’un drame social en trois actes. Premier acte, le déni d’abord : « La probabilité d’une épidémie en France est extrêmement faible parce qu’on a un dispositif. » Ou encore : « Le risque d’importation est pratiquement nul » et « Le risque de propagation est très faible ». Deuxième acte, la reconnaissance : « L’épidémie est à nos portes » et de la gestion désordonnée car nécessairement mal préparée. Cette phase comporte une demande d’explications de la part de l’opinion, à la fois sur les mécanismes de l’épidémie et sur une sorte de justification morale, ici la critique de l’économie mondialisée et destructrice de l’environnement. Troisième acte, la réponse publique « Nous sommes en guerre », dans lequel la France est maintenant officiellement.

Un événement aussi exceptionnel qu’une pandémie permet d’exhiber toute une gamme de biais cognitifs, comme les biais de réassurance ou ceux qui nous poussent à vouloir préserver nos intérêts économiques. Un autre biais toxique est celui par lequel nous adoptons une vision linéaire, alors que la propagation naturelle du virus est exponentielle.

Comme la peste du Moyen Age avait activé la chute de l’empire romain d’Orient, les grandes épidémies, comme les guerres, accélèrent le déclin des ordres anciens les plus fragiles. Le coronavirus est en train de faire vaciller le mythe déjà chancelant de la mondialisation heureuse. L’acrimonie progressive des Etats-Unis contre la Chine, avec son cortège de rétorsions, de taxes douanières et d’interdits, avait déjà commencé à affaiblir l’empire chinois, coupable de vouloir supplanter l’Amérique et détruire sa prospérité. A cela s’ajoutent les peurs technologiques et environnementales dans les pays développés. L’heure du repli nationaliste a sonné. C’était d’ailleurs le thème de campagne de Donald Trump. Moscou et Pékin livrent de l’assistance humanitaire à l’Italie et surjouent l’effet de propagande. Bruxelles, dont le plan d’aide économique est crucial, doit impérativement apprendre à se battre sur ce terrain-là. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, vient opportunément de rappeler que l’UE avait envoyé, en janvier, 56 tonnes de matériel pour aider la Chine, à la demande de Pékin. Curieusement, cette assistance-là n’avait pas été filmée par les caméras chinoises.

Comme l’a fait le président de la République jeudi 19 mars, ou son ministre de l’économie dans la foulée en évoquant la réorganisation des chaînes de valeur pour « gagner en indépendance et en souveraineté », la nécessité de changer de modèle sera l’un des grands chantiers de l’après-crise. La pandémie nous fera-t-elle basculer dans ce monde plus étroit et autosuffisant ? Si la reprise est rapide, le vent de la réalité effacera ces bonnes intentions écrites sur le sable. Si elle s’éternise…